Coin-coin

C’est une blague récurrente chez eux deux « Pourquoi devons-nous toujours porter ce masque rouge ? » s’exclamèrent-ils en riant, courant, criant, de retour de l’école ! Qu’est-ce qu’il faisait beau ! Catu et Koko habitent la même rue, à l’écart du village, loin du centre. Ils seraient bien rentrés en volant au lieu de s’user les pattes, mais les parents l’interdisaient :
— Vous êtes trop jeunes ! affirmaient les uns !
— C’est trop dangereux ! disaient les autres !
N’importe quoi ! Adolescents, ils étaient les rois du monde, amis pour la vie, inséparables.

Notez, revenir en volant, ils avaient déjà essayé. Mais une vieille, celle qui était en permanence aux aguets sur son pas-de-porte, les avait reconnus. Et ça n’avait pas manqué, elle l’avait raconté illico à la grand-mère de Catu qui le répéta à sa mère. Bref, quelle dispute ce jour-là ! Depuis, bien sûr, ils continuent de voler, mais ils sont plus discrets.

Arrivés, Catu lança à Koko « Rendez-vous à l’étang ce soir ! » Il acquiesçait d’un signe de tête en rentrant.

*

Quand Catu arrive à l’étang, Koko y nage paisiblement. Au début, il lui tourne le dos. La surface de l’eau est gentiment ondulée, rythmée par son mouvement. Quelques pies manifestent bruyamment leur mécontentement d’être dérangées et c’est tout ce qui semble interrompre le silence. Koko ne réagit pas. Il tourne légèrement, il tourne doucement, tourne.

Enfin, ils se voient. Et à cet instant, où tout s’arrête, là, Catu comprend qu’il sait.

Comme déjà Koko se précipitait, Catu n’eut pas envie de fuir. Pourtant, il nageait comme un fou — les ailes déployées —, et quand il le rejoignit enfin, il l’attaqua violemment.

En amitié comme en amour, la brutalité de la rupture s’accorde avec l’intensité de la relation passée.

*

Bien des années plus tard, Catu marche dans la plus grande ville du pays. Il avance avec l’assurance de ceux qui, partis de rien, ont tout réussi, détendu, sans peur. Et quand il croisera ce SDF assis lourdement sur le sol, moins de vingt mètres plus loin, dans quelques secondes, il reconnaîtra immédiatement Koko.

La fulgurance du souvenir aura la même brutalité que l’attaque de l’étang. Et, il ne comprendra toujours pas pourquoi il avait pris du plaisir à tuer son chaton.

Notes

— Canard de Barbarie sur Wikipédia.